Qui était le Chevalier de Saint-Georges ?
Joseph Bologne — Baillif, 1745 · Paris, 1799
Il fut, dans le Paris de Louis XV et de Louis XVI, l'escrimeur que personne ne battait, le violoniste que tout le monde voulait entendre, le chef d'orchestre du meilleur ensemble d'Europe, puis le colonel d'une légion entière d'hommes de couleur. Il était né en Guadeloupe, d'une femme réduite en esclavage. Rien, dans le siècle où il vivait, ne rendait cette trajectoire possible — et il l'a menée jusqu'au bout.
- Nom
- Joseph Bologne, dit le chevalier de Saint-Georges
- Naissance
- 25 décembre 1745, Baillif, Guadeloupe
- Parents
- Georges de Bologne de Saint-Georges (1711-1774) et Anne, dite Nanon
- Métiers
- Escrimeur, violoniste, compositeur, chef d'orchestre, officier
- Mort
- 10 juin 1799, Paris
L'enfant de Clairefontaine
Joseph naît le jour de Noël 1745 sur l'habitation-sucrerie de son père, à Baillif. Sa mère, Nanon, est une femme réduite en esclavage dans la maison. Georges de Bologne, marié par ailleurs à Élisabeth Françoise Mérican, reconnaît l'enfant et lui donne son nom — un geste loin d'être ordinaire dans la société coloniale.
La famille traverse l'Atlantique au milieu des années 1750. Les sources divergent sur les dates exactes : certaines placent l'installation définitive en 1753, d'autres documentent un débarquement à Bordeaux le 26 avril 1755, à bord de L'Aimable Rose. Ce qui est certain, c'est qu'en foulant le sol français, Joseph et sa mère cessent juridiquement d'être des esclaves.
Il grandit à Paris. Il n'héritera jamais du statut de son père — la loi française l'interdit aux enfants nés hors mariage d'une femme asservie. Ce qu'il obtiendra, il l'obtiendra par le corps et par l'oreille.
La lame
Vers l'âge de treize ans, il entre à l'académie d'armes de Nicolas Texier de La Boëssière, rue Saint-Honoré. Il y devient très vite le meilleur élève, puis simplement le meilleur.
L'épisode fondateur est un affront. Alexandre Picard, maître d'armes à Rouen, le raille publiquement en le désignant comme « le mulâtre de La Boëssière ». Saint-Georges, encore élève, le provoque et le bat. L'insulte devient une réputation.
En 1764, il entre dans les gendarmes de la garde du roi. C'est de cette charge que lui vient le titre sous lequel l'histoire le retient : chevalier de Saint-Georges. Vingt-trois ans plus tard, en 1787, il croise le fer à Londres, devant le prince de Galles, avec le chevalier d'Éon — un assaut resté célèbre, immortalisé par la gravure.
L'archet
Il rejoint vers 1769 le Concert des Amateurs, orchestre parisien dirigé par François-Joseph Gossec. Il s'y fait d'abord remarquer comme violoniste, et donne en 1772 ses premiers concertos en soliste — ses propres œuvres.
En 1773, Gossec passe au Concert spirituel. Saint-Georges prend la direction musicale des Amateurs et en fait, de l'avis des contemporains, le meilleur orchestre de Paris, donc d'Europe. La même année paraissent ses six quatuors à cordes opus 1, parmi les premiers publiés en France.
À vingt-huit ans, il dirige le meilleur orchestre de Paris et publie l'un des tout premiers recueils de quatuors à cordes parus en France.
1776 : la porte de l'Opéra
On envisage de lui confier la direction de l'Académie royale de musique — l'Opéra de Paris. Trois cantatrices de la maison adressent alors une pétition à la reine Marie-Antoinette : leur honneur, écrivent-elles, ne leur permet pas d'être dirigées par un mulâtre. La nomination n'aura pas lieu.
Saint-Georges ne conteste pas, ne plaide pas. Il retire sa candidature et compose un opéra. Ernestine, sur un livret de Choderlos de Laclos — le futur auteur des Liaisons dangereuses — est créé le 19 juillet 1777 à la Comédie-Italienne. La critique loue la musique et démolit le livret. L'ouvrage ne survit pas à sa première.
La Loge Olympique, et Haydn
Le Concert des Amateurs disparaît en 1781, faute d'argent. Saint-Georges participe à la fondation du Concert de la Loge Olympique, orchestre lié à une loge maçonnique, qu'il dirige.
C'est cet ensemble qui passe à Joseph Haydn, par l'intermédiaire du comte d'Ogny, la commande des six Symphonies parisiennes. Haydn les écrit pour l'orchestre de Saint-Georges : c'est, indirectement, l'une des plus belles traces qu'il ait laissées dans l'histoire de la musique.
Il entre par ailleurs au service de la maison d'Orléans — auprès de Philippe, duc de Chartres puis duc d'Orléans, et de Mme de Montesson, pour le théâtre privé de laquelle il composera L'Amant anonyme en 1780.
Les années « Révolution »
En septembre 1792, il est nommé colonel de la Légion franche des Américains et du Midi — une unité entièrement composée d'hommes de couleur, que l'on appellera la « Légion Saint-Georges ». Son lieutenant-colonel est Thomas-Alexandre Dumas, père de l'écrivain.
La chute est rapide. Pris dans les soupçons qui suivent la trahison du général Dumouriez, Saint-Georges est arrêté à l'automne 1793 et emprisonné dix-huit mois. Il ne retrouvera jamais son commandement.
Sa mère meurt à Paris pendant cette période, le 16 décembre 1795, seule dans une chambre du quatrième étage. Son histoire est racontée ici.
Les derniers feux
Il participe en 1796 à une expédition vers Saint-Domingue, dont il revient sans gloire. En 1797, il reprend l'archet et dirige le Cercle de l'Harmonie. Il meurt à Paris le 10 juin 1799, à cinquante-trois ans.
Son nom s'efface ensuite avec une rapidité qui n'est pas un hasard : le rétablissement de l'esclavage en 1802 rend encombrante la mémoire d'un officier noir célébré sous l'Ancien Régime comme sous la Révolution. Il faudra près de deux siècles pour que ses partitions remontent sur les pupitres.
Repères
- 25 décembre 1745
Naissance à Baillif, Guadeloupe.
- 1755
Débarquement à Bordeaux — juridiquement libre en foulant le sol de France.
- vers 1758
Entre à l'académie d'armes de La Boëssière.
- 1764
Gendarme de la garde du roi. Il devient « le chevalier de Saint-Georges ».
- 1769-1772
Concert des Amateurs : violoniste, puis soliste de ses propres concertos.
- 1773
Direction musicale des Amateurs. Publication des six quatuors opus 1.
- 1776
La direction de l'Opéra lui échappe après une pétition adressée à Marie-Antoinette.
- 19 juillet 1777
Ernestine, livret de Choderlos de Laclos, à la Comédie-Italienne.
- 1780
L'Amant anonyme, pour le théâtre de Mme de Montesson.
- 1781
Concert de la Loge Olympique — qui commandera à Haydn les Symphonies parisiennes.
- 1787
Assaut d'armes contre le chevalier d'Éon à Londres, devant le prince de Galles.
- septembre 1792
Colonel de la Légion franche des Américains et du Midi.
- automne 1793
Arrestation. Dix-huit mois de détention.
- 1797
Direction du Cercle de l'Harmonie.
- 10 juin 1799
Mort à Paris.
Une précision d'orthographe
Les documents d'époque écrivent Bologne, Boulogne ou Boullongne, et l'usage actuel hésite entre « Saint-George » et « Saint-Georges ». Les travaux musicologiques récents privilégient souvent Saint-George ; l'usage guadeloupéen et la plupart des institutions retiennent Saint-Georges. C'est cette dernière forme que nous employons.
Sources
- Musicologie.orgSecondaire
Notice biographique « Chevalier de Saint-Georges (1745-1799) » : chronologie, épisode de l'Opéra, Loge Olympique, Légion, Cercle de l'Harmonie. musicologie.org - WikipédiaSecondaire
« Joseph Bologne de Saint-George » : arrivée à Bordeaux en 1755, débat sur la date de naissance, carrière. fr.wikipedia.org - Wikipedia (en)Secondaire
« Chevalier de Saint-Georges » : affaire Alexandre Picard, académie de La Boëssière, Ernestine et Choderlos de Laclos. en.wikipedia.org - Généalogie et Histoire de la CaraïbeRecherche
Pierre Bardin, « Anne Nanon, la mère du Chevalier de Saint-George, enfin retrouvée », 2015. ghcaraibe.org